samedi 25 mars 2023

P.2023.03.25. Episode 3 - GUILLAUME MARIE

Guillaume Marie, Les watères du château, Bouclard éditions, 2022, 176 pages.

 

ENTRETIEN 

Sanda Voïca - Guillaume Marie

 

A)  Fragments de l'entretien en Vidéo (en cours de réalisation)

 

 

 

 


B) L'entretien intégral ici :

 

« La posture d'être quelqu'un, la difficulté d'être au monde (…) sont plus directement exprimables par la poésie »

 

Sanda Voïca : J’ai fini la lecture du roman-poème, en fin de compte, de Guillaume Marie, avec l’idée que son héros serait… un éro de notre temps : éro – pour dire à la fois et séparément : érotomane, érotophile, érotisme, éro-isme (barbarisme pour dire : vivre son érotisme et donc sa sexualité sans entraves), érotologue, érogène, Éros, etc.

Mais je suis revenue sur la première impression/ observation, vu les longs titres, explicatifs, voire explicites ou résumants – « Chapitre neuf, où ce n’est pas parce qu’un phénomène est rare qu’il ne se produit pas » –, titres souvent drôles, ironiques : de lire un roman… chevaleresque, même d’aventures.

Tout moment de vie est un… exploit et devient prétexte, voire source d’écriture.

 

Guillaume Marie : Oui, à un moment, je crois que le roman avait besoin de gagner en liant, et c'est mon éditeur qui m'a proposé cela, de donner des titres aux chapitres, qui sont parfois assez indépendants les uns des autres. Quelle bonne idée il a eue là ! Cela me permettait d'indiquer qu'on change d'épisode, mais qu'on reste bien dans le même récit. Pour la forme, j'ai eu envie de faire un clin d’œil à ces titres de romans que j'adore et qu'on trouve par exemple chez Rabelais, Voltaire mais aussi Gaston Leroux. Allez, un exemple : « Où Joseph Rouletabille adresse à M. Robert Darzac une phrase qui produit son petit effet » : qui n'a pas envie de se précipiter sur ce chapitre après ce genre de titre ?

 

S.V. Tout est d’une écriture allègre, fraîche, nous emportant – dans cet esprit dit avant : de roman d’aventures : nous emporter et attendre, désirer le chapitre suivant. Et le pari est réussi.

 

G.M. Oh la la, merci beaucoup !

 

S.V. Un roman qui ne fait que commencer, avec chaque chapitre donc – qui ne finit jamais. Un roman sans histoire(s), le fil narratif est bien « faible », ce qui tient le livre est… sa source : le grand désir d’écrire de l’auteur. Et cette envie d’écrire prend le dessus, s’empare autant de l’écrivain que du lecteur. Le désir érotique et celui d’écrire arrivent même à se confondre.

J’avoue, en vous lisant, avoir été excitée dès les premières phrases – et pas seulement dans le chapitre explicitement érotique / pornographique.

Même si vous faites quelque part (voir la vidéo : https://youtu.be/f-qSl1AKTVI ) la distinction entre érotique et pornographique, en considérant qu’assister à un acte sexuel c’est du domaine du pornographique, si j’accepte cette… acception, pourquoi ne pas considérer qu’assister à une scène de vie plus banale, disons – boire un café en public – ne soit pas aussi de l’ordre de l’intime ? Car, à y assister, ce serait… du… pornographique, selon votre définition…

Je veux dire – se montrer, dans tout acte, pas seulement sexuel, c’est… érotique et/ ou pornographique.

L’écriture est du même genre, donc.

 

G.M. Oui et non ! Disons que oui, il y a quelque chose d'exhibitionniste, qui m'a longtemps beaucoup gêné, avec le fait d'écrire un texte qui raconte des choses de l'ordre de l'intime. Raconter sa vie en famille, ouvrir la porte de sa maison, est bigrement s'exposer, plus, quelque part, que d'écrire une scène pornographique !

Ensuite, sur l'érotisme et la pornographie, je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous, car quand on compose un texte érotique, ou pornographique, il y a clairement la volonté d'écrire sur la sexualité, cet acte particulier de la sexualité, sans métaphore : oui, aller avec l'écriture jusque là. Cela répond aussi à une vieille envie : les actes sexuels entre hommes, dans les romans que j'ai pu lire, sont souvent glauques, tachés de honte ou de repentir, etc. L'idée était ici de chanter une sexualité joyeuse, solaire. C'est tout le propos de la collection « Histoires pédées » que j'ai lancée avec Antonin Crenn au sein du Collectif Pou.

 

S.V. Quelques chapitres ou fragments de chapitres ont l’air bien fantasque ou tombant dans le genre fantastique : la rencontre d’une licorne, le chat qui sort du miroir, le poulpe même qui s’empare du héros dans une scène érotique, etc.

Mais ce n’est jamais gratuit, c’est toujours… fertile. Ce sont des choses inscrites ou sorties de l’histoire de la (bonne) littérature – je pense à Borges, Marquez, Melville, Boulgakov (le poulpe comme une autre baleine)…

Des variations bien personnelles sur certains thèmes, aussi. Lesdits auteurs ont-ils fait partie aussi de vos lectures et en avez-vous d’autres auteurs, préférés / fétiches, où l’imaginaire prend le pas sur la réalité ?

Vous parlez – dans ladite vidéo – d’Italo Calvino.

Un chapitre, celui où la voisine a perdu son nez, sur fond du premier confinement, fait explicitement référence au Nez de Gogol.

Vous êtes dans une filiation /continuation littéraire – consciemment (que vous assumez), brillamment même.

 

G.M. Merci beaucoup ! Oui, je suis assez fan des nouvelles fantastiques, un genre très fertile en littérature, en russe, italien, anglais ou français, auquel s'est frotté tant d'auteurs géniaux ! J'assume tout à fait mes filiations, d'ailleurs je cite explicitement Gianni Rodari et Nicolaï Gogol dans le roman, mais on peut rajouter Calvino évidemment. De façon un peu détournée, je fais aussi des références à Lautréamont, qui compte beaucoup pour moi.

 

S.V. Lautréamont et son importance pour vous pourraient être invoqués / évoqués à propos de ce chapitre délirant, savoureux, drôle, ironique, satyrique, parodique, avec des fausses recettes d’écriture : « Chapitre huit : où Guillaume révise sa philo avec un pot de lait », car vous vous y jouez, passez en revue / détournez tant de clichés sur l’écriture d’un livre – de n’importe quelle sorte, en fin de compte – en l’occurrence, dans votre livre, sur Diogène. De même que « Le chapitre cinq, où on retrace un peu l’histoire », et où la narration passe du « je » à « il ». Tout est écrit avec l’intention, autant explicite que subliminale, de réinventer l’art du roman, en écrivant le vôtre. Car la question se (re)pose, avec chaque nouveau (bon) romancier : c’est quoi un roman ? C’est quoi écrire (un roman) ? Vous transgressez, dans le vôtre, beaucoup de codes, ou bien vous aimeriez les faire tous exploser. J’ai eu cette sensation d’un transgresseur en série – en voulant allant au bout de chaque code, à partir de presque rien – et quand ce « presque rien » est votre propre vie. Une sorte de dépassement continuel – de toute possibilité d’écriture – et surtout fait, ledit dépassement, avec intelligence et humour.

 

G.M. Je rebondis sur la transgression : c'est plutôt, au moins dans mon intention, disons, une timidité face à la posture du romancier. J'ai du mal à l'assumer. Face aux « vrais » romanciers, je me sens comme un imposteur. Mais, quelque part, c'est ce qui m'a libéré. Je me suis dit : « Allez, jouons au romancier, allons-y à fond ! Ça ne compte pas parce que je ne suis pas un vrai ! » Et je crois que c'est cette légèreté face au genre qui m'a permis de me libérer.

 

S.V. Vous dites quelque part (dans la vidéo déjà citée) que c’est un roman de formation (Bildungsroman). Mais à mon sens votre roman n’en est pas un. L’apprentissage suppose un réel déplacement, voire un grand changement (ou murissement) – et vous, même si vous changez de lieux (Coutances, Caen, Nantes, Paris) – ce ne sont que les rayons d’un cercle. Un déplacement, oui, mais qui a déjà son centre : votre érotisme. Tout n’est que son accomplissement. Toutes vos actions – y compris l’écriture – ne sont que des résultats / résultantes de ce noyau érotique. Qu’en pensez-vous ?

 

G.M. Ah ah, je ne sais pas ! Le roman d'apprentissage, vous avez raison, obéit à un schéma bien précis, de l'ordre, pour résumer, de l'illusion perdue. Or c'est vrai que mon roman ne suit pas ce thème. D'un autre côté, vous avez encore raison, Les Watères représentent l'itinéraire, au moins au début, d'un jeune homme qui découvre sa sexualité : et en ce sens il est, au moins, un roman d'initiation. Cependant, je crois que l'écriture du roman ne procède pas essentiellement de l'érotisme, ou alors d'une jouissance toute littéraire de se retrouver dans un terrain de jeu aussi vaste et libre que celui de l'écriture d'un roman.

 

S.V. À propos de cette fausse distinction, à vrai dire, pour un écrivain (entre réalité et imaginaire ou invention) : la poésie et le roman ne sont pas très éloignés, à mon sens, et donc non plus dans votre roman. Il y en a même deux chapitres (deux et quatorze) qui formellement prennent la forme de longs poèmes.

Mais les deux « formes » surgissent, en fin de compte, d’un même imaginaire, bien particulier, de surcroît : le vôtre. Et dont j’aimerais définir toute seule les particularités, encore plus que je viens de dire : un style disons… pas gratuit, pas creux, pour mieux dire, qui nous renvoient aux motifs littéraires célèbres, pris et repris – et donc… vivants. Comme si pour vous la traversée de la vie et de la littérature (passée et présente, celle des autres et la vôtre) ne font qu’un.

Le caractère disparate des chapitres, je disais – mais liés par… le style : ce même déraillement, quand l’imaginaire fait partir en vrille (la réalité qui ne suffit pas à la vie ? ) – toujours plein d’humour et de trouvailles (formules et situations).

Cet exploit – un livre à la fois très lâche, voire laxiste, par les genres, les (non)sujets, et très serré, bien mené, quoique on n’arrive nulle part [à part au plaisir renouvelé de (le) lire]. Et l’humour jamais très loin : votre humour, qui reste à être défini /caractérisé aussi.

Alors le style de Guillaume Marie serait dû à cette capacité d’écrire à la fois en déraillant et en ne pas quittant une direction. Direction… mystérieuse mais enchanteresse. Celle d’un conte.

 

G.M. Ah mais oui, dérailler tout en gardant sa direction, c'est ce mouvement paradoxal dont on rêve tous, non ? Je ne sais pas si j'y arrive ! En tout cas oui, je me nourris des contes depuis longtemps, et j'ai vraiment voulu puiser par là. Je ne sais pas non plus si j'y parviens, probablement pas tout à fait, car les contes contiennent toujours un dénouement extrêmement fort, comme si tout le texte menait à cela. Or la fin des aventures de mon héros représentent plutôt un retour à la réalité.

 

S.V. Les âges – une obsession ? Avec cette apothéose dans le chapitre final – sur le comptage, y compris les vœux d’anniversaire, à des âges différents, de la mère du héros Guillaume.

Le passage du temps. Livre sur le Temps, en fin de compte.

Le titre – Les watères du château –, je l’interprète à ma façon : je me suis dit que la partie triviale de l’existence ne peut être qu’elle aussi envoûtante – nous faire vivre / vibrer etc. – comme toute partie considérée « belle », voire de rêve de la réalité. Où est la frontière, pour un écrivain ? En vous lisant – il n’y en a pas. Ou bien… vous (en/y) créez votre propre frontière : fausse, floue, vertigineuse – comme toute… vraie ( !) frontière. Car elle est faite pour être… franchie… !

La présence des chapitres en vers – des longs poèmes. Pour y revenir : selon vous, quel est leur rôle ?

 

G.M. Je sais que vous allez me comprendre, parce que vous êtes une poète vous même : la poésie, c'est pour dire plus sincèrement la vérité ! Je crois que la sensation, le sentiment, l'errance, la posture d'être quelqu'un, la difficulté d'être au monde, toutes ces choses, sont plus directement exprimables par la poésie que par l'artifice d'un texte narratif. Je crois que c'est sa grande force.

 

S.V. Dans le déjà mentionné « Chapitre huit… » il y a quelques lignes que je prendrais bien pour votre propre art d’avoir écrit ce roman : « Condormio est rédigé dans un style étonnant, mêlant les démonstrations théoriques à l’humour, parfois jusqu’à la farce. Ce qui en fait probablement la première tentative d’un enseignement qu’on qualifierait aujourd’hui de ludique. » Et où je mettrais à la place de démonstrations théoriques passages fantastiques et à la place d’enseignement roman, tout simplement. En êtes-vous d’accord ?

 

G.M. Est-ce un roman ludique ? Sans doute avez-vous raison, oui, même si cela pourrait être réducteur, car je crois qu'il y a des passages un peu plus graves. Quand je fais des lectures, par exemple du dernier chapitre dans lequel le narrateur n'arrive plus à savoir de combien de marches est composé son escalier, j'ai deux types de réactions : soit les gens rient franchement, soit ils viennent me voir à la fin pour me dire qu'ils ont ressenti de l'angoisse.

 

S.V. Et vous inventez un personnage pour un livre fictif, autour de Diogène, un philosophe dont le nom change sans cesse : Lysope, Lysopie, Lysopié, Lyopé, Lysiopë, Lisopë… Je passe sur l’aspect désopilant de votre fantaisie, pour vous poser une question pour vos noms : pourquoi un nom d’auteur, Guillaume Marie, et un autre comme journaliste ? Pourquoi cette disjonction / diffraction / séparation ? Et pas question de pseudonyme, non plus…

 

G.M. Disons que je voulais distinguer mes deux activités d'écriture, qui sont si différentes : celle du journaliste de celle de l'auteur. J'ai constaté avec bonheur que quand j'ai pris cette décision, cela m'a complètement libéré ! Par ailleurs, j'ai très longtemps tu auprès de ma famille, mes amis et mes collègues le fait que j'écrivais de la poésie. J'aimais assez que cela reste quelque chose de secret. C'est vraiment avec ce livre que j'ai commencé à l'assumer.

 

S.V. Poète et romancier : si je pense que vous n’allez pas quitter facilement la poésie, croyez-vous récidiver, côté roman – après ce défi si magnifiquement relevé ? Un projet déjà dans ce sens ?

 

G.M. Ce roman est le résumé de mes quarante premières années. Désormais je publierai le second pour mes 80 ans, pour raconter la deuxième moitié de ma vie !

 

S.V. Parmi les écrivains, voire romanciers français contemporains, vos préférences vont vers lesquels ?

 

G.M. Parce qu'ils mêlent un travail exigeant sur la langue et un renouvellement des formes de la narration, je citerais trois écrivains assez différents : Anne Serre, Marc Graciano et Jean Echenoz. Mais dans mon panier de romanciers vivants et chéris, j'aimerais mettre aussi Jacques Jouet, Patrick Autréaux, Eric Chevillard, Christine Montalbetti, Antonin Crenn, Pierre Michon, Marie Ndiaye, Laura Vazquez...

 

S.V. Dernière observation : la grande fraîcheur et authenticité de l’écriture, quand ce n’est pas évident, voire bien rare dans les romans contemporains – la plupart inutiles, surfaits / surécrits selon de recettes essoufflées ( !?) – sans un vrai souffle. Ce qui n’est pas du tout votre cas : la vie de votre héros ne m’a pas laissé indifférente. Livre à relire, comme un livre de (bonne) poésie. Essentiel. Utile. Indispensable. Incontournable.

 

G.M. Oh la la, je ne sais que répondre, à part un immense merci ! Je suis vraiment ravi que ce petit roman, fabriqué un peu de bric et de broc, puisse susciter cette réaction !

 

S.V. Dernière question : qu’aimeriez-vous dire sur ce livre et/ou sur vous – et que vous n’avez pas encore dit (publiquement) ?

 

G.M. Je ne sais pas trop. A part encore : merci Sanda !

 

S.V. Finalement, après un peu plus de décantation de ma lecture et après notre échange ici - une pensée soudaine, une évidence : Les watères du château est (surtout) un roman d'amour.

La rencontre de Guillaume et d'Alex et leur histoire - d'amour - "occupent" plusieurs chapitres, contrairement à d'autres histoires du livre. Sa présence discrète en apparence, est fondamentale, à vrai dire. Le "fameux" chapitre trois, érotique - n'est que la sublimation physique d'un fort sentiment - l'amour qui fait tourner le monde, en l'occurrence, encore une fois, votre roman.

 

G.M. C'est tout à fait cela ! Le personnage d'Alex est celui qui trace le véritable itinéraire du roman. Un amour continu, durable, partagé : c'est aussi ce que je voulais écrire. Oui, ce roman est aussi une déclaration d'amour.

 


C) Compléments :





 

D) Suppléments (fournis par Guillaume Marie, que j'en remercie) :

 


 



 
 Photo : Ewen Blain

mercredi 22 mars 2023

 

Episodes à venir, sur  :

 

Yves di Manno, Lavis, Flammarion, 2023.

 


 

Guillaume Decourt, Lundi propre, La Table ronde, 2023.


 

Louis Aragon, Les Adieux, Gallimard/poésie, 2022.

 






P.2023.02.12. Sanda Voïca -TRAVERSURES. Episode 2 : CATHERINE MILLET, "Jaume Plensa" (2022)

 Catherine Millet, Jaume Plensa - Le silence du scribe, 

 Galerie Lelong & Co., 2022, 80 pages.


A. Vidéo (en cours de création) 

- la note de lecture, variante courte, lue

sur la Chaîne You Tube : TRAVERSURES - Sanda Voïca lit et donne son avis

 

 

B. La note de lecture - en word :

Nota Bene : publiée d'abord sur le site Pile Face / Philippe Sollers

le 19 février 2023 :

https://www.pileface.com/sollers/spip.php?article2851 

 

Le texte variante courte (lue dans la vidéo) :

 

 

Et voilà le texte variante longue en word :

 

Sanda Voïca

Catherine Millet, Jaume Plensa, Le Silence du scribe, Galerie Lelong & Co., 2022, 82 pages.

 

Jaume Plensa se donne sans se donner : à lire et à voir !

 

Dans sa manière bien singulière – mélange inextricable et fluide d’impressions, voire émotions et de théorisations – Catherine Millet rend compte, à travers les quatre parties du livre, de la création et de la personnalité de l’artiste Jaume Plensa. Des quatre textes, un seul, le dernier, est inédit, les trois autres ayant été publiés pour diverses occasions.

Le premier, « Le Silence du scribe. La lettre et le mot dans l’œuvre de Jaume Plensa », a été publié en 2019, dans le catalogue de la rétrospective de l’artiste à Barcelone, au Musée d’art contemporain.

Ce qui relie les créations, malgré la variété des formes et des matériaux utilisés, c’est une « tension » « que l’artiste ne cherche surtout pas à faire tomber ». Il préfère poser des questions et non pas « procurer des réponses toutes faites ». Le texte tourne autour d’un paradoxe, mis en avant par Catherine Millet : même si les lettres et les mots relient les créations, l’œuvre reste peu bavarde. Les créations semblent souvent des « objets obstinément hermétiques ». Mais cela n’empêche que l’artiste donne aussi des explications, comme pour l’installation Islands (1995) : « Chacun d’entre nous est une île. ». De même, Plensa « a donné de multiples interprétations du "regard intérieur" au travers de ses figures aux yeux clos ». Et bien sûr que ce sont des interprétations à prendre ou à laisser : toujours libre au regardeur de se laisser porter par la création même… Avec ou sans discours explicite.

L’artiste, impressionné dès l’enfance par l’art égyptien et étrusque, a utilisé le moulage de son propre corps pour les hommes assis, des formes creuses, faites de lettres de plusieurs alphabets du monde et avec lesquels on pourrait imaginer des mots et même des sons. À travers des matériaux et des techniques modernes, l’artiste ravive des traditions et des pratiques anciennes.

L’homme et le texte ne font qu’un, jusqu’à considérer, selon les dires de l’artiste même, les lettres comme des cellules, donc « constitutives de notre être ».

Catherine Millet observe et résume très bien : les mots et les lettres, qui donnent forme, mais sans renseigner sur elle, expriment la condition de l’homme – celle d’être relié par les mots au monde, et tout en nous échappant, car devenant les mots des autres.

 

Le deuxième texte, « Jaume Plensa, sculpteur d’images », avait été publié en 2018 en anglais, dans un ouvrage collectif. Catherine Millet y rapporte la réponse de l’artiste, de 2015, à la question « Qu’est-ce que la beauté pour vous ? » : « La beauté est une chose fichée dans notre nuque, bien que nous ne sachions pas la décrire. ».

Retenir cet « élan toujours premier par lequel l’homme se projette dans son habitacle de ciel et de terre » que Catherine Millet décèle dans ces œuvres et dont, à vrai dire, toute la création de l’artiste serait pétrie / imprégnée.

Evocation des bains de lumière, de couleurs, de sons – dans les habitacles. Ceux-ci – des sculptures vides, d’après la forme du corps de l’artiste et où les spectateurs peuvent entrer. L’artiste a fait de son propre corps un lieu ! Ou des visages – géants. La transparence, la perméabilité – pour voir au-delà ou à travers ! – ce sont des obsessions de Plensa qui, dès son enfance, voulait voir, en lisant, ce qui était de l’autre côté de la page qu’il était en train de lire. D’où la création d’un livre de verre transparent.

Sa foncière curiosité, son envie permanente de voir ce qu’il y a sous la peau ou derrière la porte (interdite ou pas) ont poussé l’artiste à s’affranchir de la réalité, de la dimension grandeur nature – pour tomber dans « une autre dimension », comme l’appelle Catherine Millet. L’anamorphose étant un des moyens qui permettent cet affranchissement. Le gigantisme aussi. La suspension. Les matériaux tel la paraffine, la résine de polyester et la poudre de marbre, mais aussi les fils d’acier.

On a pu rapprocher Plensa de Calder, dont l’artiste espagnol a pu dire : « J’admirais aussi Calder, alors que mon travail est sans rapport avec le sien. ». S’il y a beaucoup de différences, voire oppositions entre eux, Millet trouve que les têtes en maille ou en lettres d’acier et les portraits de certains de ses amis de Calder, ont quelque chose en commun, notamment « ils n’ont pas de base et présentent un aspect non fini ».

Pour l’artiste, le matériau n’est jamais fondamental, mais il le fait varier, tout en le cherchant et l'inventant même. Il devient « le sculpteur de l’immatériel ». Le caractère paradoxal – l’aspect non-matériel des créations, est bien souligné par Catherine Millet. Et sans oublier que les techniques modernes, les scans en trois dimensions sur l’ordinateur, ne sont pas étrangères à Jaume Plensa.

On pourrait parler de son essai de passer de la dématérialisation numérique à une dématérialisation… incarnée ! Catherine Millet le dit encore mieux : « … les grandes têtes en maille créent l’illusion d’exister dans un espace virtuel, elles déréalisent leur environnement, comme si elles importaient dans l’espace que nous habitons une aura de l’espace élastique dont elles proviennent. ».

Incarnation – ou dématérialisation ! – à l’envers. Interchangeables ?

Une « autre dimension » est créée quand une tête sculptée est saisie, vue autant en (presque) deux dimensions qu’en trois dimensions. Millet dit de Lou, 450 cm de hauteur et 53 cm d’épaisseur, qu’on peut la voir comme une sculpture pleine et aussi comme un… presque-dessin.

Par ailleurs, dans le livre sont reproduits quatre dessins de l’artiste, de 2019, d’une série, Suite Paris.

Du Self-portrait as Banquo Catherine Millet nous dit son caractère effrayant – sentiment d’exception – la peur – qu’une œuvre de Plensa ait pu lui inspirer. Et comment dire cette peur ? L’œuvre, datant de 2000, « n’est pas sans évoquer un masque mortuaire ». À partir même de ce moulage en papier, on peut comprendre ce qui a toujours traversé la création de Plensa : « une victoire de l’immatériel sur le matériel, de l’image sur l’objet ou sur le corps ».

Et cette « trouvaille » de l’artiste – ses têtes aux yeux fermés, qui « nous communiquent mieux que la plupart des images animées le sentiment d’une vie intérieure ». Les visages sont plutôt jeunes, ou pas marqués par le passage du temps, sur une sorte de seuil de leur devenir…

La forte conclusion de ce deuxième texte, qui pourrait être étendue à toute création (artistique et même littéraire) : « … l’important n’est pas tant le bel objet, ni même la monumentalité d’une œuvre qui impose sa présence, mais le pouvoir qu’elle a de favoriser le moment d’une apparition ».

Et je rajouterais que c’est à chacun de le comprendre pour soi – ce que serait cette apparition.

 

La troisième partie est constituée de l’entretien de l’auteure avec l’artiste, auquel a assisté aussi, discrètement (il n’y a qu’une remarque de lui) Jacques Henric.

En préambule, une description de l’atelier de l’artiste, à Barcelone – où l’entretien a eu lieu, avant l’exposition de grandes têtes en fonte, de 2017, à Saint-Etienne.

L’évolution de son travail apparaît clairement expliquée par l’artiste, qui est passé du travail de la figure à celui de l’absence du corps, pour revenir au visage et au corps, mais à partir des matériaux qu’il avait négligés ou qui l’inspire de nouveau (autrement). Le projet de Chicago, The Crown Fountain, commenté, avec cette observation pour son retour aux visages : « Au début, j’ai fait beaucoup d’autoportraits, parce qu’on est curieux de soi-même, mais quand on regarde quelqu’un d’autre, il est aussi comme un miroir. » (moi qui souligne) Avec l’éloge du féminin – car il y a seulement des portraits de filles entre huit et quatorze ans : « La tradition est féminine, toutes les choses importantes qui marquent notre vie sont féminines. »

L’artiste se révèle, ou se dévoile : « Il arrive qu’on ait des intuitions sans être préparé à les accepter ni à les assumer », à propos de sa création de 2019, dans une ancienne ville minière près de Liverpool, pour « régénérer un espace mort, un terril fait avec des déchets de la mine fermée et donc avec beaucoup de chômeurs par la suite. Par ailleurs, c’est une création qui a beaucoup compté aussi dans son parcours, pour lui redonner confiance, quand, selon son aveu, « Je suis quelqu’un qui doute beaucoup ».

Aussi : pourquoi ses créations, nombreuses, dans l’espace public ? « Parce que la société a besoin de beauté dans sa vie quotidienne, pas seulement dans les musées », et parce que « j’essaye d’intégrer l’art à la ville, toujours en relation avec les gens ».

Pourquoi les grandes têtes, dans lesquelles on peut entrer : « […] parce que c’est là que se trouve l’espace le plus grand et le plus sauvage ». Et aussi : « la tête comme un abri ».

La question du visage – à propos de certaines sculptures qui n’ont pas de visage – est peaufinée : « Le visage est produit par l’imagination du spectateur ». Et « le visage peut être un obstacle plutôt qu’une invitation. Le visage, c’est le cadeau qu’on fait aux autres, mais c’est aussi une porte par laquelle on se ferme aux autres. ».

Quant aux figures avec des lettres – à propos de la relation étroite de Plensa avec le texte : « Et de plus en plus, je travaille en étirant des lettres qui deviennent comme ces racines d’arbres qui sont extérieures, qui sortent de la terre. Dans mon travail, les lettres sortent de la terre pour construire le corps humain. ».

Alors, d’une part : « la sculpture a une relation très forte avec le lieu. » Car « Je trouve très beau que nous soyons liés à une terre, que nous gardions toujours la mémoire de là où nous sommes nés. ». D’autre part : « les lettres, le texte sont déjà comme une sorte de portrait de l’être humain, car nous avons cette capacité de de parler, et parler, c’est comme de la musique, et l’écriture, c’est comme la partition de notre corps. J’essaye d’écrire cette partition. ».

Ce qui expliquerait la création Tel Aviv Man – quand il s’est dit : « avec les textes, tu dois faire une figure humaine ». Mais paradoxalement et contrairement à l’enracinement évoqué avant : la sculpture en lettres est… suspendue !

Jacques Henric intervient avec l’observation que cette sculpture fait penser au thème biblique : le verbe s’est fait chair.

Et ici je me permets de rajouter ma propre pensée : les sculptures en lettres de Plensa, c’est aussi la chair faite verbe. Ou bien, il y a un va-et-vient entre les deux : entre le verbe fait chair et la chair faite verbe.

Intéressé par la vibration de la matière et par la phrase de William Blake, « une pensée remplit l’immensité », Jaume Plensa avait créé une grande sculpture en mailles de lettres et à l’intérieur – où on pouvait donc pénétrer – un rideau de lettres, qui s’entrechoquaient et produisaient une musique.

Auparavant, il avait fait des installations de gongs et de cymbales.

Alors Plensa commente : « Nous ne remplissons pas l’espace nécessairement avec des objets physiques mais avec notre énergie. Les gongs et les cymbales étaient idéaux pour en faire la démonstration. ». « … avec chaque gong était attaché un marteau qui attendait que quelqu’un s’en empare pour frapper. C’était une décision et la vibration passait par le corps ». Tandis que, dans le cas du rideau des lettres, le son se produira de façon aléatoire. Ou pas du tout – le silence, si pas de vent, ou pas touchées.

Le silence – très important aussi : « Notre corps aussi fait du bruit et quand tu comprends ça, le silence n’existe plus. Tu dois alors fabriquer le silence. »

Et ces « rideaux » ont aussi leur source dans Le Quart livre de Pantagruel, que l’artiste avait reçu et dont l’épisode de l’équipage arrivé dans des eaux froides entend des paroles gelées dans la glace l’avait marqué.

Pourquoi les poètes et leur importance pour lui ? Très importants pour : Blake, Canetti, Baudelaire, Dante, Goethe, Vincent Andrès Estellés ou William Carlos Williams.

« J’ai une grande admiration pour les poètes parce qu’ils nous donnent le souffle, l’esprit mais avec discrétion. ». Et la suite : « Ils ne sont parfois reconnus que longtemps après, ce ne sont pas des hommes du moment. Ils travaillent, travaillent, comme des jardiniers. ». (moi qui souligne)

 

Dans la quatrième et dernière partie du livre – jusqu’à maintenant inédite –, « Comme de l’eau dans les mains du sculpteur », texte écrit pour accompagner l’exposition « Jaume Plensa : Nocturne », de 2020, à Chicago, Catherine Millet rapproche les têtes de femmes étirées des têtes peintes par le Greco, suite à la citation de José Ortega y Gasset, donnée par Jean Cassou et son livre sur l’autre artiste espagnol ( !), au sujet de Saint Maurice : « un peu de matière mise à brûler ».

Il y est question encore de cette quête de la légèreté, de l’immatériel : « La masse de la sculpture est convertie dans un poids immatériel », viser « l’intériorité des jeunes filles » représentées, donc… la nôtre. De même que le changement, leur métamorphose sans cesse, en fonction de la lumière et de notre déambulement – donc notre métamorphose aussi. La quête de l’artiste, « la synthèse de l’immatériel et du matériel » semble plus que jamais accomplie. Mais en même temps les œuvres très dématérialisées côtoient des plus lourdes, des têtes, aussi, de bronze, bien pleines, et d’autres, en bois, qui gardent encore une partie de la matière de laquelle sont faites – comme des créations inachevées et faisant pensées aux Esclaves de Michel-Ange. Le non finito – comme témoignage de « la rivalité entre forme représentative et matière informe ». Les interrogations abondent, encore et toujours, en regardant ses créations, les expressions paisibles n’excluant pas les interprétations tragiques. Ou leur rapport étroit : paisible parce que dépassé la mort. Et tout en sachant que pour Jaume Plensa le tragique « ne s’inscrit pas dans une image brutale, il s’inscrit dans une image douce, mais une image témoin du rapport au temps qui fonde la tragique condition humaine », comme le précise Catherine Millet.

À propos des têtes situées en groupe sur un plateau, la pensée à une décollation apparaît aussi et, en tant que connaisseuse, pour Catherine Millet, l’évocation d’une exposition, « Visions capitales », de 1998 conçue par Julia Kristeva pour le Musée du Louvre, ayant comme sujet les têtes sous des formes variées, s’impose – avec les propos que Kristeva : « l’image est potentiellement un espace de liberté : elle anéantit la contrainte de l’objet-modèle et lui substitue l’envol de la pensée, le vagabondage de l’imagination. ». Même si le sens de l’image devrait être précisé, approfondi.

Surtout quand Julia Kristeva poursuit, dans le même entretien (de l’Artpress n°235, de 1998) : « J’ajoute, et c’est mon parti pris, que l’image est peut-être le seul lien qui nous reste avec le sacré : avec l’épouvante que provoquent la mort et le sacrifice, avec la sérénité qui découle du pacte d’identification entre sacrifié et sacrifiants, avec la joie de la représentation indissociable du sacrifice, sa seule traversée possible. »

Alors l’image dans le sens tout simplement de … création, d’œuvre artistique ou représentation (d’une… vérité ?).

Quand de la peinture blanche a été jetée – comme une agression – sur le bronze encore chaud, en séchant tout de suite, le geste en ayant déjà été utilisé pour d’autres création, on se demande quel sens a cette peinture encore coulante, même si figée ? Catherine Millet s’interroge : « souillure ou lavement ? Voile jeté pudiquement sur les traits du visage ou rehaut destiné au contraire à accentuer les contrastes de la surface, à creuser les ombres, à mieux dessiner ces traits si bien individualisés ? ».

Si les questions qui peuvent nous assaillir en regardant les têtes-sphynx « rebondissent sur leur face hermétique et nous sont retournées entières », (boomerang ?), il faut reconnaître que cela se fait après avoir donné quelques réponses – avoir traversé notre propre « tête ». Et corps – et monde – et le silence – le vide.

Alors on peut comprendre les mots de l’artiste : « vouloir attraper l’eau avec ses mains ».

Surtout que « nous ne nous emparerons jamais de l’esprit qui les habite », car « le bois le plus ancien, la pierre la plus dure, le métal le plus dense coule entre les doigts comme de l’eau. ».

Conclure, avec les mots de Catherine Millet, encore, que devant chacune des créations de Jaume Plensa on pourrait se dire : « Quelque chose a été et voici qu’il n’y a plus rien. », et que toutes s’avèrent des « incertaines épiphanies ».

 

Sanda Voïca

Février 2023


 

 

 

 

 C. Compléments :






Jaume Plensa, Suite Paris XI, 2019.
Technique mixte sur papier, 100 x 63 cm. Collection privée.
© Plensa Studio. Barcelona – courtesy Galerie Lelong & Co. Paris

 l'image "originale" - avec les droits de publication - envoyée par la galerie Lelong & Co.

 

D. Suppléments : 

 La sculpture de Jaume Plensa, "Lou", 2015, installée devant l'Hôtel de Ville à Caen,

 photographiée par Sanda Voïca samedi, le 12 janvier 2023 :







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